Gone Girl – David Fincher (2014)

Gone Girl (1)

Admirateur sans bornes des premiers films de David Fincher, les films post-Fight ClubPanic room, Zodiac et Benjamin Button – abordaient un virage vers plus de sobriété pour délivrer des films à la fois superbement filmés mais pour ma part un peu vides et froids. L’étincelle s’est ravivée en 2010 avec The social network et à partir de la, ses films sont devenus de plus en plus intéressants. Vînt Millénium, thriller nerveux et sexuel, jeu de piste violent et désabusé puis cette année Gone girl qui poursuit la lancée positive du réalisateur en mettant de nouveau en scène des personnages troubles dans un récit mettant à mal les attentes du spectateur. Suivant sur plus de deux heures une enquête double, d’abord policière autour de la disparition d’une femme (Rosamund Pike) bien sous tout rapport puis procédurale autour du mari (Ben Affleck) qui va au travers des événements découvrir la vraie personnalité de sa femme disparue.

« I feel like I could disapear » (Je me sens comme si je pouvais juste disparaître.)

Une chose est claire : Gone girl est le film le plus cynique que vous verrez cette année. Cynique dans sa structure même, le montage alternant la descente en enfer du personnage interprété par Ben Affleck avec les premiers pas idylliques de l’amour naissant avec sa femme. Fincher n’hésite pas à tourner en ridicule son personnage qu’il sait être immédiatement sympathique. Comme insensible à la disparition de sa femme, le personnage est toujours trouble, à la fois pitoyablement désœuvré et comme satisfait de la tournure tragique des événements. Sa femme bénéficiera ainsi du même travail, le film présentant le personnage sous un aspect public avant de retourner complètement ce que nous pensons d’elle dans la suite du récit. L’adage qui dit que « les apparences sont trompeuses » fonctionne ainsi comme un constat de départ pour Fincher qui va construire son récit autour de personnages qui n’agissent jamais comme on s’y attends et qui pourtant ne sont pas « fous », au contraire, on les comprends.

Gone Girl (2)

Évidemment tout est un théâtre. Jolies petites familles dans de jolies petites maisons. Et tout est un jeu, très vite, les médias prennent plus d’importance que l’enquête policière elle même. De mari désemparé à meurtrier, de femme parfaite à froide calculatrice, le spectateur déplace son empathie au même rythme que le public mis en scène dans le film, celui qui suit l’histoire sur les écrans. Mise en abîme du spectateur à travers le « public », ou « l’opinion publique » dont on parle constamment dans le récit, et qui pèse fortement dans le déroulement de ce dernier. La vérité perds alors de sa puissance face aux élucubrations des médias. Le personnage de Ben Affleck décidant alors de rentrer dans le jeu comprenant à travers son avocat que la bataille est à gagner sur la place publique et pas auprès des policiers. Il est ainsi forcé de devenir un monstre manipulateur pour survivre dans un monde ou l’image publique est la seule vérité. C’est la le premier niveau de subversion offert par Gone girl, véritable pamphlet contre le système des médias américains et leur besoin d’injecter de la fiction à rebondissement dans des affaires dont ils ne connaissent que les apparences.

Gone Girl (1)

What are you thinking? What are you feeling? What have we done to each other? What will we do? (A quoi tu penses ? Qu’est ce que tu ressens ? Qu’est ce qu’on s’est fait l’un à l’autre ? Qu’est ce qu’on va faire?)

Gone girl s’attache ainsi toujours à nous mentir pour nous montrer que ce que nous voyons n’est qu’une illusion. Mais ne se focaliser que sur ce jeu des apparences dans Gone girl est une erreur, le film est en effet bien plus riche quand il en vient à dépeindre l’intimité réelle du couple, celle que nous seuls spectateurs connaissons et que médias, avocats ou policiers ne peuvent percer. C’est dans ce tableau du mariage que peint Fincher que le film est véritablement subversif. Qu’est ce que le mariage si ce n’est un simple « deal » entre deux personnes, une tentative désespérée de confiance mutuelle. Fincher prend soin de travailler cet institution chère aux américains dans ce qu’elle a de plus intime à l’image du premier plan du film qui reviendra à la fin: la femme sur la poitrine de son mari, reposée, insouciante levant les yeux vers lui qui se demande intérieurement ou ils en sont et qu’est ce qu’ils vont bien pouvoir faire. La dernière partie du film est d’un cynisme sans fond, le style sobre et mesuré de Fincher amplifiant la folie des événements en leur donnant une allure « normale ». On en vient presque à rire devant l’horreur du dénouement à la fois désabusé et d’une logique implacable. Gone girl ne déçoit donc pas et mérite amplement son succès. David Fincher confirmant sa forme retrouvée dans un film qui compte parmi les plus sombre et désespéré de son auteur.

Loris Hantzis.

Gone Girl (2)

The homesman – Tommy Lee Jones (2014)

« Si vous tournez le dos à ces femmes, vous serez maudits ».

Presque dix ans après Trois enterrements, le premier film majeur de Tommy Lee Jones derrière la caméra, il nous revient cette année avec The homesman précédé depuis Cannes d’une réputation en demi-teinte, beaucoup jugeant le film extrêmement déstabilisant. En abordant le western frontalement la ou son précédent film s’en dérobait plus ou moins, Jones prends en effet tout le monde à revers. Le montage est nerveux, l’action dense, la musique omniprésente et l’horreur côtoie souvent l’humour le plus impromptu. On est donc loin du ton lent et âpre de son premier film et des derniers grands jalons du western contemporain que sont Impitoyable ou L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, fables contemplatives et crépusculaires. Contant l’aventure d’une fermière esseulée se portant volontaire pour emmener trois femmes devenues folles de leur Arkansas jusqu’au lointain Iowa, le film est une nouvelle variation du road-movie comme pouvait s’y assimiler le film précédent du réalisateur même si la teneur des événements et le ton général des films particulièrement désespérés s’accorderaient mieux sous le terme de « marche funèbre ».

En effet, The homesman est empreint par la mort. Elle est partout. Ces trois femmes, présentées par des flash backs terrifiants, ont perdus la raison face à l’absurdité de la mort : l’une devant celle de ses enfants emportés par la maladie, l »autre devant celle de sa mère qu’elle voit en fantôme et la dernière par celle de ses bêtes scellant sa pauvreté. Mary Bee, le personnage interprété par Hilary Swank va alors devenir cette être comme incarnée dans une mission divine, absorbant la douleur de ces femmes détruites et leur accordant une affection sans borne. Comprenant ce qu’est qu’être mise au ban de la société – non mariée, elle est à cette époque aussi marginale que ces femmes atteintes d’un mal qu’on ne comprend pas – elle va transcender son voyage en un acte christique qui l’emmènera au bord du précipice de la raison et de la vie. Sa quête n’étant ainsi jamais initiatique mais plutôt contre-initiative (comme l’auteur Pacôme Thiellement la définit concernant le voyage de l’agent Cooper dans Twin Peaks). Son périple est une course en avant vers rien, une marche funèbre qui va confronter ses acteurs à leurs peurs et leurs contradictions le plus profondes.

« – Tu ne la veux pas, pas dans cet état. – Elle peut écarter les jambes non ? ».

Face à la pureté d’un tel être, on se demande qui sera le « homesman » du titre, littéralement « l’homme fiable ». Jones est un voleur, un tueur et est obnubilé par l’argent. Et les autres hommes du film ne sont que des faibles, du prêtre aux maris. Tous cruels, violents et lâches, ces hommes agissent comme un contrepoint à ces femmes qui acquièrent une sorte d’innocence dans leur folie, devenant comme sacrées à mesure qu’elles reviennent en enfance. Difficile ainsi de ne pas voir dans The homesman un véritable pamphlet féministe ou tout du moins une célébration d’une certaine féminité. Une féminité bien particulière qui peut être résumée dans les premières minutes du film : Mary Bee laboure le champ habillée en grande robe, puis elle fais la table et se coiffe soigneusement avant de pomper énergiquement l’eau d’un puits. Tous les habitants l’admettent, elle vaut autant qu’un homme au travail, mais le personnage n’en garde pas moins une sensibilité toute féminine. Conférant presque à une vison symbolique de la femme en tant qu’être pur, puissante mais toujours femme, rejoignant sur ce point le Breaking the waves de Lars von Trier, la transgression sexuelle de cette pureté sera lourde de conséquences pour Mary Bee. Elle incarne cette nonne sublime, luttant dans un monde hostile pour préserver ses sœurs. Dans cette optique on pense évidemment à Ms. 45, le chef d’œuvre d’Abel Ferrara ou la femme devenait aussi cet ange purificateur dans un monde noyé dans le péché des hommes. Les folles deviennent des réceptacles de vertu qu’il va falloir défendre coûte que coûte. C’est ainsi que nous découvriront qui est le « homesman », qui va se faire vengeur, justicier splendide et destructeur.

Les plaines désertiques ne fascinent ainsi pas Jones comme elles fascinaient Andrew Dominik, ici ce sont les habitations et les gens disposés avec soin dans ces paysages qui intéressent le réalisateur. Comme de petits points sur un gigantesque tableau, les hommes dans The homesman sont comme voués à la folie dans ces plaines dans fin, rendant leur présence si absurde. De véritables tableaux peuplent ainsi le film, cadres extrêmement travaillés dans une fixité rappelant le Barry Lyndon de Kubrick. Vibrant de tout son long d’une folie semblant inhérente à l’homme, capable de tout, surtout du pire mais aussi et alors qu’on s’y attends le moins, du meilleur. C’est cette humanité qui surgit de nul part qui intéresse Jones. Quand le « homesman » se dévoile enfin et se fait purificateur des hommes, incarnant l’Humanisme le plus beau malgré toute l’horreur de sa nature d’homme. Alors oui, The homesman est un film déstabilisant, un western unique à la fois violent et cruel, beau et drôle. Mais c’est surtout un film qui joue d’un symbolisme avec tellement de finesse qu’il parvient à ne jamais devenir pesant ou facile et permet au spectateur de projeter une multitudes de lectures sur un récit qui reste malgré tout extrêmement fluide et simple. C’est en gardant son propos sous-jacent que le film tient toute sa force et se hisse au niveau des tout meilleurs westerns que le cinéma ai connu.

Loris Hantzis.

21/09/14 – Psychic TV

Psychic TV n’a jamais été un grand groupe et je suis certain que je n’étais pas le seul, dans cette salle pleine à craquer, à être venu pour voir Genesis P-Orridge de mes propre yeux. Et ça valait le coup. Le fondateur de Throbbing Gristle, devenu après son union avec Lady Jaye, cet être hybride, ni homme ni femme – mais complètement fou – arpente la scène dans un accoutrement étrange, avec au cou une petite statuette de bois renfermant l’âme de sa défunte bien aimée. Pour ce qui est de la musique Genesis n’a rien perdu de sa voix et son teint si étrange. Aigu, lancinant, malsain, il nous gratifie sur quelques morceaux de lignes de chants uniques et puissantes. La musique est bien servie par le son parfait de la Gaité Lyrique, loin de certaines folies autistes du groupe telles que Force the hand of chance ou leur chef d’œuvre sorti en 2008 Mr. Alien Brain vs The Skinwalkers, on est ici dans un pop-rock assez easy listening à tendance shamanique (Genesis est en train de tourner un documentaire en Afrique sur le sujet) que le groupe prend un plaisir communicatif à jouer sur scène.

Loris Hantzis.

Alleluia – Fabrice du Welz (2014)

« Tous les hommes ne sont pas mauvais. »

Vieille gazinière encrassée, tapisserie usée, champs humides sous un ciel couvert, ce sont les décors très ruraux qui vont véritablement assurer le fil conducteur des trois films que Fabrice du Welz imagine comme une trilogie, commencée avec Calvaire. Ce second volet intitulé Alleluia suit l’histoire magnifique et tragique de Michel et Gloria, elle amoureuse maladive, lui rongé par des instincts sexuels destructeurs. Dans ces décors sans âme, Gloria vis une existence triste jusqu’à rencontrer cet homme qui va faire jaillir en elle un feu sexuel et féminin. D’abord dupée puis dominante, la profondeur de son personnage ne cessera d’accroître au fur et à mesure du récit, témoignant de la volonté claire du réalisateur de faire de ses personnages le centre de ses motivations.

Trop vite classé parmi les réalisateurs « sensoriel », « formalistes » qui délaissent leurs histoires et leurs personnages (critique souvent émise auprès de toute une frange de cinéastes français, Jan Kounen et Gaspar Noé en tête), Du Welz semble avoir à cœur de prendre à revers tout ce qu’on pouvait attendre de lui en produisant un savant équilibre entre drame humain et expériences visuelles intense. Le microcosme du couple est dans Alleluia un tout nouveau monde qui déclenche en son sein la matière expressionniste chère au cinéaste. Séquences sublimes baignées de lumières fantasques, le périple du couple va au delà du bien et du mal, au delà des lois terrestres pour toucher un imaginaire qui est astucieusement rapproché de l’imaginaire cinéphile. Assimilés au couple vedette de The african queen, le chef d’œuvre de John Huston, Michel et Gloria ne sont plus vraiment du domaine du réel mais des personnages légendaires, fixés dans l’éternité comme le sont Bogart et Hepburn.

« Quand on est amoureux c’est merveilleux. »

Dans cette focalisation sur les personnages et leurs psychés, Alleluia use constamment d’un principe de décalage. Le décalage entre le couple et le monde extérieur qui saute aux yeux quand Gloria dit affectueusement à Michel de faire attention dehors, alors que c’est évidemment eux qui sont dangereux. Puis décalage des situations qui fait naître un humour qu’on aurait jamais soupçonné dans l’univers si sombre de l’auteur de Calvaire. Alleluia est en effet extrêmement drôle, chapitré au nom des nouvelles femmes que va séduire Michel pour leur soutirer leur argent, ces dernières vont souvent briller par leur stupidité. Mais la encore, ces personnages ne font que rejoindre la thématique amoureuse, comme ensorcelées par cet homme mystérieux, c’est leur touchante naïveté amoureuse qui crée le décalage. Un jeu essentiellement basé sur les dialogues dont chaque ligne offre un sens double toujours savoureux et jouissif.

L’histoire se projette ainsi toujours la ou on ne l’attend pas, Alleluia se rythmant au fil des ellipses pour construire un crescendo dans la folie de la relation amoureuse. Le bas blesse lorsque dans les derniers instants du film, une scène à l’importance cruciale semble expédiée, nous laissant sceptique quand à l’issue des événements. Volontaire ou non, ce montage abrupt déstabilise le final en apothéose qu’aurait pu avoir Alleluia. Légère ombre au tableau qui n’empêche pas le film d’être l’une des meilleure chose qui soit arrivée au cinéma français ces dernières années, mais assez pour ne pas crier au chef d’œuvre. Le cinéma de Fabrice du Welz à toujours eu ses défauts, il ne peut pas en être autrement dans un cinéma si risqué, si « casse-gueule » et surtout si sincère. Cinéaste cinéphile dont on pouvait jusqu’ici attacher un film à chaque nouvel opus : Massacre à la tronçonneuse pour Calvaire, Aguirre pour Vinyan, Les tueurs de la lune de miel semble ici logiquement s’apposer à Alleluia, mais il n’en est rien. Comédie hilarante, drame social, drame familial, film d’horreur, fresque amoureuse, le cinéaste dépasse les genres pour livrer son film le plus personnel à ce jour, déclarant son amour pour l’Amour fou rongé par les angoisses et les névroses qui poussent au pire.

Extrêmement sexuel, extrêmement violent, extrêmement sensible, Alleluia se veut jusqu’au-boutiste dans tout ce qu’il aborde. Rien ne doit venir freiner la représentation de l’amour passionnel et destructeur que forme Michel et Gloria. Comme lors de cette scène outrageusement provocatrice de fellation au ralentit que certain ne manqueront pas de qualifier de complaisante. Mais à y regarder à deux fois, cette scène, observée en cachette par Gloria sert parfaitement dans son aspect le plus cru à nous montrer le dégoût et la jalousie violente qui va naître en elle et expliquer son soudain accès de violence. Si Alleluia est un film extrême, il n’est jamais gratuit pour autant mais toujours sincère et direct. Porté par deux acteurs magnifiques, le film est une vision poétique de l’Amour, amour quasi mythique qui sublime l’âme autant qu’elle la détruit à petit feu.

La diffusion du film culte de John Huston en plein écran n’est pas un hasard, pas une simple référence. Le nouveau monde onirique déclenché par l’union destructrice des deux protagonistes, c’est bel et bien le Cinéma. Quand en interview, le réalisateur affirme avec fermeté qu’il se fout des genres, que ce qui l’intéresse c’est de faire du Cinéma, c’est précisément de cela qu’il parle. C’est créer la vie comme elle n’arrive que sur l’écran. C’est capter la vie dans sa plus basse trivialité et la sublimer au travers du prisme de la caméra. Créer une vérité autre par tous les moyens proposées par ce média fantastique. Il semble en effet que pour Fabrice du Welz, filmer l’Amour, c’est tout simplement faire du Cinéma.

Loris Hantzis.

Over your dead body – Takashi Miike (2014)

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En compétition à l’Étrange Festival, le dernier film de Takashi Miike sonne comme une évidence au sein de la charte de l’événement. Étrange, déstabilisant, Over your dead body est une exploration schizophrène du métier d’acteur, jouant sur une dualité qui s’exprime à plusieurs niveaux. Dualité qui a par ailleurs toujours été présente dans le cinéma de Takashi Miike, réalisateur qui sut au fil des métrages faire balancer la retenue et l’outrance et cela autant dans sa filmographie (la retenue de ses remake comme Hara-Kiri ou 13 Assassins par rapport à la folie furieuse des Dead or alive ou Ichi the killer) et plus rarement au sein même de ses films (le meilleur exemple étant le segment qu’il réalisa pour 3 extremes, traitant d’un sujet extraordinaire et malsain de façon lente et posée). Over your dead body est ainsi le produit ultime de cette dualité, devenant ici le sujet même du film. Mais en dépit d’un scénario astucieux et d’un montage virtuose, cette dualité parfaitement mise en scène va aussi être la cause de l’échec du film dans ses intentions, le scindant en deux et donnant plus de temps à l’image à la partie « fictionnelle » du récit pour en délaisser les événements « réels » pourtant porteurs des véritables enjeux dramatiques.

Le premier niveau de dualité se déroule donc entre fiction et réalité. La fameuse pièce qui intéresse ici Miike, nommée « Yotsuya Kaidan » écrite en 1825, conte le destin funeste d’une femme de bonne famille trahie et abusée par un mari rongé par l’avarice. Mais plutôt que d’actualiser l’histoire comme cela a été fait mainte et mainte fois au Japon, Miike met en place un procédé proche de celui employé par Lars von Trier dans Dogville : la pièce est répétée par les acteurs sur une scène devant une audience. Seulement, le réalisateur ne révèle l’artificialité de ce qu’il filme que par petites touches. Ainsi, la pièce de théâtre est filmée le plus souvent comme elle le serait pour un film mais de temps à autre, la fausseté du lieu nous est rappelée au biais d’une lumière artificielle ou d’un plan furtif sur les spectateurs. Ce procédé permet au réalisateur de montrer à quel point les acteurs sont habités par leurs personnages, de la même manière que nous le sommes en assistant à cette pièce.

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À partir de la, le jeu va être de montrer comment l’histoire tragique de la pièce va se jouer aussi dans la réalité de la vie privée des acteurs. Centrant son récit sur le personnage de l’actrice, on peut établir un parallèle avec Mulholland Drive qui mettait aussi en scène la projection schizophrénique d’une actrice dans son rôle. Mais Miike préfère traiter son sujet dans l’optique horrifique. La ou la protagoniste de la pièce est malade et aux prises avec un enfant qu’elle doit élever seule, l’actrice va se mutiler et tenter d’accoucher d’un enfant qu’elle n’a pas, le tout dans une outrance gore chère au réalisateur. Ainsi, la réalité deviens plus extraordinaire que la fiction, les fantômes présents dans la pièce n’intervenant que dans la partie « réelle » du récit par exemple. La dualité intervenant alors au niveau des psychés des personnages, qui ne savent plus faire la différence entre fiction et réalité, entre la pièce et leur vie.

Mis en scène avec une maîtrise implacable, le film ne convainc pourtant pas, ne sachant pas choisir son sujet premier entre discours méta sur la fiction et analyse approfondie de la schizophrénie. Si les scènes de répétitions sont sublimes, avec des décors expressionniste rappelant certains films de Seijun Suzuki, elles durent beaucoup trop longtemps et prennent le pas sur la part « réelle » de l’histoire, laissant le spectateur en attente de savoir ce qui va se passer « vraiment ». Usant principalement du son pour faire passer le récit de la fiction à la réalité, Miike attends la toute fin du film pour donner des réponses sur les vrais personnages et malgré une scène finale extrêmement réussie, on regrette quelque peu la tournure très triviale des événements, le film terminant sa course de façon bien trop explicative. Over your dead body est donc un film volontairement schizophrène qui est à la fois réussi et raté au sein même de cette note d’intention. Visuellement superbe, le film peine à trouver son sujet et donne bien trop de temps à l’écran à une pièce passionnante mais traitée de façon artificielle, rejetant toute tension dramatique.

Loris Hantzis.

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KONGFUZI – Live report du concert de Converge

Live report : retour sur la boucherie CONVERGE + MARTYRDÖD + OKKULTOKRATI à La Maroquinerie !!

Un article de l’excellent site KONGFUZI qui cite Seul contre tous!

Cliquez ici pour lire l’article!

Le rapport de Loris Hantzis sur le concert de Converge, ici.

Loris Hantzis

Captain America, le soldat de l’hiver – Anthony & Joe Russo (2014)

Si le premier Captain America tenait la route grâce à un artisan de qualité aux commandes de la réalisation, ce nouvel opus pourtant globalement salué peine à convaincre et ce sur de nombreux points. Si les deux frères aux manettes pâlient grandement au manque d’action du First Avenger, ils participent aussi à remettre le récit dans les rails bien délimités des productions Marvel la ou le premier film détonnait justement au sein de la franchise grâce à un personnage pour le coup astucieusement « humanisé » et placé au sein de véritables enjeux dramatiques.

Cette humanisation des super-héros qui se veut une sorte de note d’intention de la franchise Marvel est toujours assez bien pensée concernant Captain America alias Steve Rogers, la ou elle est d’après moi complètement ridicule dans Avengers. Elle joue ici sur la nature de « fossile » que constitue le personnage, cet élément motivant l’humour (il fait une liste des choses qu’il doit découvrir) tout autant que la dramaturgie (coincé dans un monde qu’il ne comprend pas, Rogers préfère se réfugier au musée). Cette trajectoire émotionnelle montrant ainsi habilement le héros comme un vestige du passé ne pouvant justement jamais y échapper : tout d’abord parce que la menace est la même qu’en 1945 et aussi parce que le personnage à perdu beaucoup dans le monde d’où il vient, notamment une femme que la Veuve Noire tente vainement de faire oublier à Rogers.

D’autre part, j’entends par « rentrer dans le rang des productions Marvel » que cet opus perds irrémédiablement de son côté comic-book. En effet, les méchants ne sont plus aussi outranciers et jouissifs, ce sont des costards cravates évoluant au sein même du SHIELD. Pas de grande menace extra-terrestre ou d’agent Smith énervé mais un ennemi interne qui use de la police et des agents de l’entreprise pour stopper l’équipe de Rogers devenue ennemie public numéro un. En déplaçant la menace dans les arcanes politiques, le film tente de nourrir une veine conspiratrice à la Pakula (ceci appuyé par la présence de Robert Redford) mais ne fait au fond que réemployer des codes faciles : le méchant surpuissant mutique et charismatique, machine de guerre programmée et la mise au ban des supers héros dont on remet en cause la légitimité.

Captain America : le soldat de l’hiver va d’un autre côté souffrir de nombreux défauts dans l’exécution même de ses intentions. La ou Joe Johnston assurait des scènes d’action de qualité, les frères Russo mettent en scène les leurs dans un académisme navrant. Aucun cadrage judicieux mais une caméra tremblante impuissante à créer la moindre tension dans les affrontements. À cela s’ajoute des comptes à rebours qui sortent de nulle part pour créer un suspense que l’avalanche de destruction finale devenue obligatoire dans les blockbusters récents ne parviens jamais à créer.

Le film se voile par ailleurs d’une intrigue qui se veut « proprement moderne » pour trancher avec l’ancien monde auquel appartenait Rogers. Comme l’énonce un des personnages : « Le 21e siècle est un livre numérique ». Cette menace incarnée par les nouvelles technologies est ainsi bien plus académique que le old school en forme d’uchronie du premier film. Comme l’invasion extra-terrestre prétexte de la fin d’Avengers, le récit recycle des éléments d’armes technologiques suprême, d’intelligence artificielle et machine humaine comme un prétexte qui, si il est censé servir une parabole sur notre monde moderne, réussi tout juste à créer un divertissement indigeste, parfois fun, souvent brouillon et globalement sans saveur. Le Cyberpunk étant à la mode, le film manipule ces éléments sans les connaître jusqu’à tomber dans le ridicule total avec cette séquence ou un ordinateur nazi annonce la mort des personnages avec une voix démoniaque.

Considéré par beaucoup comme un outsider dans la franchise Marvel, Captain America ne constitue ainsi qu’un épisode de plus dans la série des films, accordant plus de deux heures à un personnage qui n’aura pas évolué d’un pouce à la fin du film. Si les intentions sont souvent louables, l’exécution se révèle totalement ratée faisant de ce Captain America, le soldat de l’hiver, un blockbuster extrêmement dispensable et témoin définitif de l’échec qualitatif des productions Marvel.

Loris Hantzis.

03/08/14 – Converge

Converge à La Maroquinerie

Trois mois à l’attendre le concert de Converge. Trois mois à bosser comme un chien, à prendre les ordres d’un patron, à servir des clients odieux. J’encaisse, j’encaisse. Je met de côté mes projets, esclave de l’argent qui commence à manquer. Puis arrive mon dernier jour, le samedi. Puis arrive le dimanche. Deux premières parties oubliables et Converge entre en scène. Jacob Bannon arpente la scène en courant surexité. La musique se lance et rempli la pièce d’une énergie proprement hallucinante. Je laisse trois mois d’auto-répression sortir de mes entrailles. Les titres s’enchaînent sans temps morts dans une violence, une haine palpable dans chaque cri déchirant dont nous assène Bannon. Oui, Converge est à voir en concert. Je doute franchement qu’ils aient leur pareil. Quelques morceaux de Jane Doe, puis l’apothéose vient avec All we love we leave behind, morceau titre du dernier album du groupe. C’est à ce moment la que je sais que j’assiste au meilleur concert de ma vie, mon corps et mon esprit ne faisant qu’un avec la musique.

Chaque membre du groupe est charismatique et affiche malgré l’implacable violence de leur musique, un visage enjoué par un public tout dédié à leur cause. En effet, Bannon n’hésite pas à présenter le micro au nombre impressionnants de fans qui connaissent les paroles. Le groupe part après de longs remmerciements envers le public. À les voir si heureux de partager ce qui leur est de plus cher dans une osmose aussi parfaite qu’elle fut ce soir la, je me dis que ces mecs comprennent ce que c’est que de vivre pour sa passion, de sacrifier son confort, son bonheur pour elle. J’ai trouvé cette interview du chanteur en rentrant et quand il raconte qu’il s’identifie à un mec qui a vécu clochard toute sa vie pour faire ses dessins… Ouais, je crois qu’il comprend.

Loris Hantzis.

Nouveau Spoken word: « Le jardin » par Loris Hantzis & Anatide Rondun

Tous les autres projets videos de Loris Hantzis sur son site perso: www.lorishantzis.com

Edge of tomorrow – Doug Liman (2014)

 Tom Cruise est quelqu’un de fascinant. Qu’on aime ou pas l’homme, force est de constater que l’acteur est en train, film après film, d’apposer son nom à côté de la science-fiction contemporaine. Au delà de cet attrait certain pour le genre, il s’appuie sur une large cinéphilie (il en parle ici) pour aiguiller ses choix de réalisateurs. Les films se construisant autour de sa seule présence à l’affiche, à l’image des Mission: Impossible, l’acteur sait s’entourer de nouveaux talents qu’il va chercher lui même pour le diriger derrière la caméra. Si ce processus a évidemment pour but de servir au mieux l’acteur, il s’avère avec le temps que certains réalisateurs par ailleurs inégaux se fondent à merveille dans le système de production dirigé de main de fer par Cruise. La ou Joe Carnahan (Narc, Le territoire des loups) abandonne Mission: Impossible 3 en expliquant : « Tom, tu as ta vision du film et moi j’ai la mienne » (l’interview ici), des réalisateurs sûrement plus malléables tels que Joseph Kosinski ou Doug Liman tirent le meilleur du « processus Cruise » pour délivrer de façon inattendue deux excellents films.

 En effet, si Kosinski n’avait rien prouvé ou presque avec sa suite très dispensable de Tron, Oblivion constituait quand à lui l’un des films de science-fiction les plus ambitieux de ces dernières années. Il en va de même avec Doug Liman dont les Jumper et Mr. & Mrs Smith avait durement entaché la réputation. Enrôlé par Tom Cruise qui réemploie Christopher McQuarrie au scénario (déjà sur Valkyrie et Jack Reacher), Liman va briller comme jamais encore avec ce Edge of Tomorrow qui s’impose comme un divertissement efficace et intelligent.

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La première chose qu’il faut remarquer en ces sombres temps dominés par l’humour bas du front de l’usine Marvel, c’est l’orientation adulte du film. Si l’humour n’est pas écarté, le film s’évertue à rester constamment respectueux de son point de départ pour le moins sérieux : la guerre. L’analogie avec la seconde guerre mondiale est d’ailleurs répétée tout au long du film : la première scène de bataille contre les extraterrestres dans la boue et le sable rappelant le débarquement ainsi que l’évocation fréquente d’une bataille particulièrement sanglante à Verdun. Le rôle du personnage de Tom Cruise, Cage, dans cette guerre est celui d’un héros classique. Militaire planqué, lâche, au début du récit, il va être forcé de s’initier au combat pour sauver les siens. Cette initiation est d’ailleurs tout le sujet du film car c’est en son sein que consiste le « Live. Die. Repeat. » (Vis. Meurs. Recommence.) présent sur l’affiche. Condamné à revivre la journée de la bataille jusqu’à ce qu’il en sorte vainqueur, Cage va devoir apprendre à « jouer ».

Cette initiation est en effet celle d’un joueur, un joueur de jeu vidéo. L’analogie est volontaire et extrêmement bien pensée : quand Cage meurs, il « renaît » au même endroit et recommence le niveau. De la, il doit refaire les même « cinématiques », réentendre les même dialogues et suivre la même intrigue qui le mènera au cœur du niveau, la bataille. Un savant travail de montage gérant toutes ces répétitions de façon agréable et parfois comiques (on pense effectivement à Un jour sans fin avec Bill Murray). Dans cette logique, Cage ne cache à peine son ennui face à cette répétition des cinématiques, un ennui que tous les gamers même débutants connaissent, c’est l’irrépressible envie de faire « avance rapide » pour aller directement à la bataille. Cage est un véritable joueur, il étudie le niveau pour anticiper ses mouvements et ceux de l’adversaire à sa prochaine tentative. Comme le joueur, son visage s’illumine quand enfin il arrive à enlever le cran de sûreté de son arme et tue son premier ennemi : il comprend comment fonctionne sa manette.

ALL YOU NEED IS KILL

Le concept est fort et unique et il est traité brillamment tout au long du film. Le bas blesse cependant dans le développement de l’intrigue, notamment dans les plans qu’élaborent Cruise et Blunt pour stopper l’ennemi qui se révèle être un seul et même organisme. Malgré cela, les nombreux autres points positifs font remporter l’adhésion. Les scènes d’action entre extraterrestres et soldats en exosquelettes sont lisibles et impressionnantes. Les armures des hommes étant beaucoup plus volumineuses que celles élaborées pour le récent Elysium, un grand travail sur le son permet de ressentir au mieux la lourdeur des coups et des chocs de métaux. Doug Liman fait par ailleurs attention à ne pas faire de ces enveloppes métalliques le sujet de son film, quand les personnages quittent ces « Full metal Jacket », un plan court mais au mouvement en avant prononcé vient cadrer l’armure vide pour bien montrer que les vrais acteurs sont les utilisateurs.

Le seul bémol que l’on pourrait adjoindre au film, et encore, cela relève de ma pure subjectivité, c’est la volonté clairement affichée de rester un divertissement sans prétention au tragique ou au dramatique. Le récit se basant sur la répétition, une histoire d’amour est difficile à développer entre Cruise et Blunt néanmoins les scénaristes s’en sortent admirablement bien en mettant en scène une relation de frères d’armes touchante et jamais trop appuyée. Malgré cela, dans son dernier quart d’heure, le film se lance dans un final épique qu’il ne peut justement jamais rendre véritablement intense de par sa volonté de rester léger la même ou les histoires entre les personnages se complexifient et ou beaucoup meurent ou risquent leur vie pour la planète. Edge of tomorrow aurait clairement pu se placer dans le même registre que la dernière bataille du Soldat Ryan mais cette matière tragique est laissée inexploitée sans que cela n’entache le film. On regrette juste que le métrage, la ou il constitue un excellent divertissement, un blockbuster efficace qui sert son concept au maximum, croit en ses personnages et propose un vrai scénario, ne prenne pas avantage de ce travail la pour se donner les ambitions de devenir un véritable film de guerre épique et tragique.

Loris Hantzis.