Nymph()maniac – Lars von Trier (2013)

« Mea Vulva, Mea Maxima Vulva ! »

Nymph()maniac avec des parenthèses pour deux raisons : signifier un sexe féminin et surtout nous dire que le récit aura beaucoup de parenthèses, comprenez beaucoup de digressions. Et pas des plus intéressantes, Seligman (Stellan Skarsgard) déviant sans cesse le récit de la nymphomanie de Joe (Charlotte Gainsbourg/Stacy Martin) pour parler de pêche à la mouche. Une posture étonnante venant de Lars von Trier, se faisant bourreau du spectateur à la Hanneke, aidant notre compréhension de petits schémas sans intérêt et coupant net les scènes les plus immédiatement divertissantes (« – Laisse moi t’interrompre » s’exclame Seligman alors que la caméra suit sur une musique dynamique les deux femmes se pavanant fièrement dans le train). Nymphomaniac semble alors impossible à apprécier, le film étant plombé par son mécanisme scénaristique concentré autour d’une discussion plate, alimentée de souvenirs illustrés. Si Amadeus de Milos Forman s’appropriait avec brio ce procédé, le rendant immersif au possible, Lars von Trier ne semble jamais avoir de quoi raccrocher ses scénettes de vies entre elles.

Lars von Trier ne veut pas notre implication, il ne veut pas qu’on y croit. Mais à désactiver toute tension dramatique, à empêcher l’émotion de naître, il n’arrive qu’à rendre son film particulièrement ennuyeux, les scènes pornographiques ne sauvant pas l’entreprise malgré l’indéniable plaisir de voir les frontières se délier enfin. Le film alterne ainsi les idées géniales (l’amour est un instinct animal qu’il faut donc réprimer) avec des poncifs lénifiants (Vous avez couché avec tous ces hommes et vous vous sentez seule quand même ? »). Nymphomaniac n’est donc que discours dans sa première partie et si il recèle de quelques idées passionnantes, ces dernières se voient noyées dans un torrent de mots et raisonnements sans intérêt. Assez bien monté, le film repose donc essentiellement sur la voix off de Joe accompagnant le récit de ses souvenirs. Les digressions et métaphores se voyant elles aussi visuellement représentées, von Trier se faisant à la fois prétentieux et ludique et donc au final, totalement insaisissable.

« It’s going to be a little bit theoritical ». (« Ça va devenir un peu théorique. »).

Von Trier est en fait très conscient de son film et c’est peut être ce qui est le plus énervant. Il sait ce qu’il fait, il sait que son procédé est bancal, il sait que sa mise en scène faussement ludique, en forme de cours magistral, nous énerve. D’ailleurs il abandonne ce procédé quasi totalement dans le second volet, comme pour nous féliciter d’avoir tenu aussi longtemps. Lars von Trier n’a de cesse de commenter lui même son film, avec la phrase de Seligman plus haut ou avec ce commentaire de Joe à son égard : « Je crois que c’est une de tes digressions les plus faibles ». Le film devient ainsi, de par cette omniscience du créateur, impossible à critiquer complètement. Nymphomaniac semble en l’état voué à l’interprétation, à l’exégèse tant il se fait insaisissable dans son propos et dans la facticité de sa mise en forme. Difficile à critiquer pour ses évidentes maladresses ainsi qu’à célébrer pour ses évidentes réussites, le film se sied au final mieux à un travail spectatoriel poussé, en fin de compte, à un autre discours, à d’autres parenthèses. À savoir si ce fût la le but recherché par le réalisateur, nous n’en saurons jamais rien.

« I’m not like you. I am a nymphomaniac and I love myself for being one, but above all, I love my cunt and my filthy, dirty lust. » (« Je ne suis pas comme vous. Je suis une nymphomane et j’aime en être une, mais surtout, j’aime ma chatte et ma luxure dégueulasse. »)

Le film se révèle dans sa seconde partie, nettement plus appréciable, Joe devenant alors de façon définitive un pur personnage von Trier-ien, personnage féminin à la sexualité trouble, à la fois libératrice et destructrice, subversive, malade, christique rappelant plus Breaking the waves que ses deux derniers films. Toujours aussi improbable dans son récit (Joe devenant une criminelle respectée), le film se fait moins haché, maintenant débarrassé des tics agaçants du premier volet, laissant aller l’histoire de Joe sans l’interrompre. Le film prend vie, se faisant moins discursif, la solitude et l’amertume prenant possession de chaque plans, révélant la misanthropie d’un auteur qui donne l’Homme pour un être esseulé, constamment hypocrite, comme un animal en cage qui attends de sortir, prisonnier de la vie, n’ayant que faire qu’attendre la mort.

Lars von Trier malmène son spectateur, autant dans son discours polémique (le passage sur les noirs ou la pédophilie) que dans la mise en place de son film qui va à l’encontre de son immersion. Son film en devient donc un objet étrange, autre, qui ne se soumet pas à la critique. Nymphomaniac est profondément insaisissable, ce qui en fait au final le parfait miroir de son auteur : Joe se voyant sans cesse réprimée dans ce qui lui apparaît de plus naturel, von Trier mettra en place une série de photographies teaser ou il est bâillonné, répondant ainsi à son interdiction au Festival de Cannes et appuyant surtout le sens autobiographique de son film au travers du destin de Joe. Oppressé, censuré, l’auteur et son personnage ne peuvent se libérer de leur carcans que dans une quête de création destructrice et christique.

Loris Hantzis.

Interstellar – Christopher Nolan (2014)

« Rage, rage against the dying of the light. » (« Rage, rage contre la mort de la lumière. »)

Les frères Nolan sont ambitieux et l’ambition se faisant rare au sein des blockbusters contemporains, il est encore plus frustrant de venir ternir le succès critique d’Interstellar. D’autant plus que Christopher Nolan semble avoir à cœur de combler certains défauts dont souffraient ses précédents films : souvent jugé froid, son style est ici plus enlevé, plus solaire ; acteurs impassibles, ici il dirige un McConaughey en état de grâce ; trop dispersé, il centre la son récit sur un seul personnage, délaissant la narration très télévisuelle de ses Batman. Mais malgré ces bonnes intentions, le réalisateur ne parviens pas à s’abstraire de sévères carences scénaristiques et un manque criant de clarté dans le propos.

Si il prends soin de nous faire entrer dans un cadre de SF passionnant au travers de l’intimité familiale, la terre manquant de ressources et se faisant de plus en plus hostile pour la famille et le reste de la population, le récit d’Interstellar va très vite devenir brouillon à mesure qu’une narration maladroite va se mettre en place. Dés l’histoire lancée, de nombreuses séquences vont alors s’avérer problématiques : la séquence de la boîte noire ? L’ancien astronaute retrouvé ? Quasi une heure de film sans enjeux clairement définis, sans tension véritable si ce n’est le suspense de l’instant. Ces approximations donnent à Interstellar l’impression d’avoir pour seul but de faire tenir un film de trois heures qui aurait pu en durer deux. Comme The Dark Knight Rises qui touchait du doigt nombre de pistes fascinantes (la révolution, le terrorisme de masse) sans jamais les exploiter correctement, Interstellar peine à faire entrer ses péripéties dans sa narration générale. C’est d’autant plus dommage que Nolan mêle avec habileté le poétique au drame humain qu’il dépeint (la prégnance du temps en arrière plan dévastateur).

« Love is the one thing we’re capable of perceiving that transcends time and space. » (« L’amour est la seule chose que nous sommes capables de percevoir qui transcende le temps et l’espace »)

Si beaucoup donnent la complexité d’Interstellar pour un bon point, du type « on comprend pas tout mais c’est normal », cela s’apparente pour moi à un cruel manque de foi envers le média cinématographique. À quoi bon parler de choses passionnantes si le public ne peut en comprendre les tenants et aboutissants ? Ce n’est pas s’abaisser que de prendre la main du spectateur pour l’emmener dans des endroits ou il n’aurait jamais été de lui même. Entrer dans la salle de cinéma est une chose, comprendre la théorie de la relativité en est une autre. Interstellar se perds ainsi souvent dans des tirades complexes qui ne nous expliquent rien ou des dialogues qui nous expliquent ce que l’on sait déjà. Exemple flagrant avec le thème de l’amour qui transcenderait le temps et l’espace, un thème qui transparaît complètement dans la sublime scène de la bibliothèque et que Nolan se sens obligé d’expliquer à plusieurs reprises par des dialogues redondants.

Tout peut être abordé dans un film, c’est tout l’art d’un scénariste et d’un réalisateur que d’utiliser leurs outils pour les mettre à disposition de leur public. Dans des thèmes similaires autour d’une post-humanité, A.I. de Steven Spielberg se voyait tout autant visionnaire et arrivait pourtant à rester toujours ludique, les extra-terrestres prenant littéralement la main du héros pour l’aider à entrer dans leur monde. Nolan remporte l’adhésion grâce à des acteurs brillants et une mise en scène plus inspirée qu’à l’accoutumée quoique plombée par un montage trop rapide pour le ton mélancolique induit par les images et la photographie mais ne réalise assurément pas la le grand film sur l’espace qu’on pouvait attendre.

Loris Hantzis.

Night Call / Nightcrawler – Dan Gilroy (2014)

Je pensais que Gone girl serait le film le plus cynique de l’année, j’avais tort. Nightcrawler ou Night call en France, se pose en effet comme LE film subversif à voir en cette fin d’année. Suivant dans un Los Angeles marqué par les producteurs de Drive, un voleur sans envergure découvrir sa voie en tant que reporter de nuit avide de crimes sanglants, Nightcrawler est une descente aux enfers en forme de success story confrontant le spectateur à un dilemme moral auquel il se doit de répondre. Comme Gone girl, la « normalisation » d’événements moralement très ambigus permet un miroir de notre société actuelle qui fait grincer des dents et fait surtout beaucoup de bien à l’aube d’un paysage cinématographique un peu morne.

« – Good things come to those who work their asses off. » (« - Les bonnes choses arrivent à ceux qui bossent dur. »)

Le « Nightcrawler », c’est un euphémisme pour les reporters qui sortent la nuit pour éviter certaines législations, en quête d’images sanglantes à vendre aux infos matinales. Mais dans son sens littéral, c’est un insecte nocturne rampant, ce qui est bien plus adapté à Lou Bloom, le personnage incarné par Jake Gyllenhall. Toujours un grand sourire sur le visage, les yeux bien ouverts, la carrure fine, élancée, il ne ne cesse de surgir et sortir des cadres comme un insecte vif et rapide. Il est mouvant, insaisissable. C’est un personnage véritablement unique qui va désactiver toutes les attentes qu’on pourrait lui imputer. Longeant une fine ligne morale dans sa quête du reportage le plus choc, le plus réaliste, jusqu’à modifier les scènes de crime ou privilégier son plan à la vie de ceux filmés, jamais le personnage ne sera présenté comme un psychopathe ou du moins un homme pris au piège dans ses aspirations malsaines. Lou Bloom réponds à une demande. Il fait ce qu’on attends de lui. Il est logique.

« – Who am I? I’m a hard worker. I set high goals and I’ve been told that I’m persistent. » («  – Qui je suis ? Je suis un gros bosseur. Je met la barre haute et on m’a dit que j’étais persistant. »)

Vous savez tout les conseils éculés sur le monde du travail ? Tous ces articles sur les entretiens d’embauche vous assurant votre réussite professionnelle ? Et bien Lou Bloom à tout lu sur internet. Il semble que chacun de ses dialogues en soit tiré. Tout pour lui est une opportunité qui n’est jamais soumise à un quelconque questionnement moral. Lou Bloom gravit les échelons, il excelle de par son efficacité froide, sa logique implacable. Sans motivations clairement exprimées, Lou Bloom à beau dire qu’il faut savoir pourquoi on le fait avant de le faire, il semble que son seul but soit le succès en lui même, le « succès » comme l’entendent ces articles bas du front sur le monde du travail, un succès purement matériel donc pour lequel il faut se battre quitte à écraser tout le monde alentour. Grimaçant un sourire au moment le plus inopportun, évoluant au travers de dialogues toujours plus ambigus, le nightcrawler rampe d’une scène de crime à l’autre, dans ce LA filmé comme un gigantesque terrain de jeu. Il se veut symptomatique d’un milieu et d’une époque. Tout entier dédié à sa quête, il se fait presque héroïque malgré le questionnement moral que ces actions demandent au spectateur. Une quête qui ne se cache pas de rappeler le travail de réalisateur. Notamment quand Lou Bloom vient déplacer un corps dans la lumière pour obtenir un plan parfait.

Le film joue sur le même décalage que Gone girl, un décalage entre les actions des personnages et la façon dont elles sont traitées, vues et acceptées par le monde autour. Les deux films mettent en scène des personnages qui sont au delà de toute morale, ce sont des miroirs amplifiés de notre société. Mais le discours n’est jamais critique, il n’est jamais trop appuyé et surtout jamais condescendant ou juge envers ses personnages. Ce sont des personnages qui font ce qu’ils sont censés faire, on comprends leurs actions répréhensibles et c’est de la que naît la vraie subversion du film. Le spectateur est confronté à un vrai dilemme moral, il est poussé dans ses retranchements, tiraillé entre la fascination immédiate produite par un personnage à qui tout sourit, sorte d’idéal de réussite et ses actions moralement condamnables.

Loris Hantzis.

The drop / Quand vient la nuit – Michaël R. Roskam (2014)

The drop, ou Quand vient la nuit dans notre contrée française, signe le retour de Michaël R. Roskam trois ans après Bullhead, le coup de poing monumental qui le fît connaître ainsi que son acteur Matthias Schoenaerts qu’il embarque avec lui dans cet essai américain. Loin de ses bases belges, le cinéaste ne semble pourtant pas dépaysé car il y déplace son ton analytique, quasi documentaire, dans le Brooklyn américain. Comme les éleveurs de bétail de Bullhead, les deux barmen de The drop sont ainsi filmés dans le quotidien de leur travail, dans ce qu’ils font tous les jours et depuis longtemps. Ce qu’ils font, c’est tenir un bar et parfois prendre une enveloppe ou deux destinées à la mafia tchétchène. Prenant donc des allures de film noir, le réalisateur, par son style sobre préfère « normaliser » ces personnages de seconde main, cherchant in fine à toucher à un réalisme du monde criminel.

« – You’re still in the life ? Oh no, I’m just the bartender. » (« – T’es toujours dans le milieu non ? Oh non, je suis juste le mec qui tiens le bar. »)

Le monde du crime est ainsi dépeint de façon quasi triviale, les personnages font leur travail et c’est tout. Un humour naît d’ailleurs du pathétique de ces personnages, quasi trop « normaux ». Braqués par deux hommes, les deux barmen vont devoir trouver l’argent pour rembourser les tchétchènes, ainsi qu’assurer le « drop » le soir du Superbowl et son grand afflux de clients. Mais ces tensions ne seront pas vraiment le moteur du film. Quand vient la nuit préfère diffuser son message au biais d’une ambiance générale, un ton lent et mélancolique qu’incarne à lui seul Bob, le personnage qu’habite Tom Hardy. Calme, mesuré, Bob va à l’église, s’occupe d’un petit chien et tente de former une relation. Dans cet arc simple, le personnage incarne une certaine idée de l’acceptation de la vie dans sa nature la plus simple, faîte de responsabilités auxquelles ils faut faire face et d’opportunités de faire le bien comme le mal.

Le film joue donc clairement sur les attentes introduites par le casting. Tom Hardy, habitué aux rôles musculeux, semble ici bien effacé, peu charismatique. Mais le procédé se révèle trompeur, la violence, le charisme et surtout l’assise qu’on peut avoir dans un tel milieu ne se mesurant pas aux paroles ou à la réputation. Ainsi, Schoenaerts semble conserver son rôle de brute mais ne se révèle rien de plus qu’une petite frappe sans envergure. C’est Bob, qui dans son apparente insignifiance sera le seul homme véritablement à l’aise dans ce monde sans foi ni loi, sans « légende » comme il le rappelle à un Gandolfini se remémorant une gloire passée bien fantasmée. Ce jeu des attentes par rapport aux acteurs sert le message du film, celui qui finira « grand patron » de ce milieu criminel, ce n’est pas la brute épaisse, pas le grand chef qui joue de sa réputation, c’est celui qui fait son travail discrètement, froidement, calmement. Comme le pitbull qu’il adopte, Bob est inoffensif d’apparence mais possiblement ravageur. Il est normal dans l’horreur de son travail, rappelant le personnage de Pusher 3, presque excédé d’avoir à égorger un homme.

« They never see you coming, do they Bob? » (« Ils te voient jamais venir, pas vrai Bob ? »)

Quand vient la nuit est donc porté par un Tom Hardy encore une fois au sommet de sa forme. Après Locke, un film tout entier dédié à sa performance, il nous revient ici avec la même volonté affichée de casser son image de bête puissante. Tour à tour apathique, presque stupide, comme désorienté, il déploie ici toute une palette d’expressions qui dénote d’une compréhension totale du personnage, sa performance renfermant en fin de compte toute la surprise du film lors de cette scène salvatrice ou l’horreur normalisée des événements confère la séquence au burlesque. L’acteur anglais s’impose film après film comme le plus grand acteur de sa génération. Variant les partitions avec brio, ne conservant tout au long de sa carrière que cette démarche unique, il illumine chacune de ses apparitions par un charisme irrépressible et une intelligence de jeu époustouflante.

Loris Hantzis.

John Fante, Demande à la poussière

« Sur toute cette désolation régnait une suprême indifférence, juste une nuit qui prenait fin et un jour de plus qui commençais, et pourtant l’intimité secrète de ces collines, leur merveilleux silence consolateur, faisait de la mort une chose de peu d’importance. Vous pouviez toujours mourir, le désert demeurait là pour cacher le secret de votre mort, resterait là pour recouvrir votre mémoire de vent sans âge, de chaleur et de froid. »

« Assassin ou barman, barman ou écrivain, qu’importe : son sort était le sort de tous, sa fin ma fin ; et ce soir dans cette cité de fenêtres éteintes il s’en trouvait des millions comme lui et comme moi, aussi impossibles à différencier que des brins d’herbe mourante. C’était déjà assez dur comme ça de vivre, mais mourir c’était la tâche suprême. Et Sammy allait bientôt mourir. »

7/11/14 – Dave McKean

Dave McKean, célèbre pour ses couvertures des Sandman de son ami de longue date Neil Gaiman, restera pour moi le dessinateur m’ayant introduit aux comics avec sa collaboration avec Grant Morrison sur Arkham asylum sorti en 1989. Découvrant à la même période les peintres expressionnistes, Otto Dix, Max Beckmann, Egon Schiele en tête ainsi que Francis Bacon qui transforma à jamais mon regard sur l’art, McKean était l’introduction parfaite à un monde dessiné en cases longtemps boudé par les musées et l’histoire de l’art. La galerie Martel dans le 10e arrondissement lui rends hommage en exposant des œuvres témoignant pour une part de sa passion pour le jazz et des grands jazzmen ainsi que des dessins grands formats, torturés, colorés, représentants sujets de rêves sombres et démoniaques. Habitués des dessinateurs, la galerie a aussi fait honneur à Chris Ware, Charles Burns ou Robert Crumb, je ne peux donc que vous conseiller d’y faire un tour, les responsables sont à votre service pour vous parler de l’auteur et la pièce, lumineuse, tire le meilleur de l’espace pour mettre en valeur les œuvres.

www.galeriemartel.com

Loris Hantzis.

28/10/14 – Sage Francis

Assis seul sur les marches d’un carrefour sombre, éloigné de la salle, Sage Francis repartira du show en portant son matériel accompagné seulement de son amie. Vrai rappeur indépendant qui vis de ses fans, chaque concert se conclue par l’artiste se fondant dans le public pour faire photos et accolades. C’est comme supporter un groupe régional sauf que Sage Francis est une légende. D’ailleurs, il arrive encapuchonné, vêtu d’une longue robe, le gourou du rap indé ricain vient rappeler en l’espace de deux couplets ce que c’est que l’écriture au couteau et le flow démentiel. Dynamique, rageur, effrayant, Sage Francis est un sacré personnage sur scène. Il reprends ici ses morceaux les plus appréciés (Sea lion, Got up this morning) ainsi que quelques uns de son tout dernier opus Copper Gone. Flow et lyrics dévastateurs, Sage embrase la salle jusqu’à conclure sa venue sur une note d’espoir avec « The best of times », morceau lumineux et doucement tragique. Immense. J’attendais pour ma part de voir de mes propres yeux la gestuelle qui accompagnerait les riffs vocaux du chanteur, élément d’appréciation primordial pour moi en matière de hip-hop. Et je ne fus pas déçu. Il semble que chaque mot, chaque rime déclenche un mouvement du corps bien distinct, le slam comme une expression corporelle dont le son vocal n’est en fin de compte que le moment terminal d’un mouvement tout entier. Un mouvement qui vient des tripes.

Loris Hantzis.

24/10/14 – Hokusai

Au Grand Palais du 1er octobre au 18 janvier, l’exposition Hokusai présente un panorama complet de l’oeuvre de l’artiste.

Katsushika Hokusai (1760-1849) est aujourd’hui l’artiste japonais le plus célèbre à travers le monde. Son oeuvre peint, dessiné et gravé incarne la spiritualité et l’âme de son pays, particulièrement ses estampes de paysages, synthèse remarquable entre les principes traditionnels de l’art japonais et les influences occidentales. Conçue en deux volets, l’exposition présente 500 oeuvres exceptionnelles, dont une grande partie ne quittera plus le Japon à compter de l’ouverture du musée Hokusai, à Tokyo en 2016.

Si la muséologie reste classique au même titre que la répartition des salles par datation croissante, le procédé permet une avancée claire vers toujours plus de talent chez Hokusai. Si bien que lorsqu’on arrive à l’ultime salle qui renferme les célèbres Trente-six vues du Mont Fuji, on ne peut qu’être ébloui par le style toujours plus détaillé du maître et l’emploi quasi obsessionnel qu’il fera de la couleur bleue. Particulièrement impressionné par ses représentations de démons chers à la culture japonaise (ci-après), l’exposition se termine alors sur cette sublime citation de l’artiste, alors âgé de 75 ans et se faisant réflexif sur son immense création :

« Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. »

Loris Hantzis.

Gone Girl – David Fincher (2014)

Gone Girl (1)

Admirateur sans bornes des premiers films de David Fincher, les films post-Fight ClubPanic room, Zodiac et Benjamin Button – abordaient un virage vers plus de sobriété pour délivrer des films à la fois superbement filmés mais pour ma part un peu vides et froids. L’étincelle s’est ravivée en 2010 avec The social network et à partir de la, ses films sont devenus de plus en plus intéressants. Vînt Millénium, thriller nerveux et sexuel, jeu de piste violent et désabusé puis cette année Gone girl qui poursuit la lancée positive du réalisateur en mettant de nouveau en scène des personnages troubles dans un récit mettant à mal les attentes du spectateur. Suivant sur plus de deux heures une enquête double, d’abord policière autour de la disparition d’une femme (Rosamund Pike) bien sous tout rapport puis procédurale autour du mari (Ben Affleck) qui va au travers des événements découvrir la vraie personnalité de sa femme disparue.

« I feel like I could disapear » (Je me sens comme si je pouvais juste disparaître.)

Une chose est claire : Gone girl est le film le plus cynique que vous verrez cette année. Cynique dans sa structure même, le montage alternant la descente aux enfers du personnage interprété par Ben Affleck avec les premiers pas idylliques de l’amour naissant avec sa femme. Fincher n’hésite pas à tourner en ridicule son personnage qu’il sait être immédiatement sympathique. Comme insensible à la disparition de sa femme, il est toujours trouble, à la fois pitoyablement désœuvré et comme satisfait de la tournure tragique des événements. Sa femme bénéficiera ainsi du même travail, le film présentant le personnage sous un aspect public avant de retourner complètement ce que nous pensons d’elle dans la suite du récit. L’adage qui dit que « les apparences sont trompeuses » fonctionne ainsi comme un constat de départ pour Fincher qui va construire son récit autour de personnages qui n’agissent jamais comme on s’y attends et qui pourtant ne sont pas « fous », au contraire, on les comprends.

Gone Girl (2)

Évidemment tout est un théâtre. Jolies petites familles dans de jolies petites maisons. Et tout est un jeu, très vite, les médias prennent plus d’importance que l’enquête policière elle même. De mari désemparé à meurtrier, de femme parfaite à froide calculatrice, le spectateur déplace son empathie au même rythme que le public mis en scène dans le film, celui qui suit l’histoire sur les écrans. Mise en abîme du spectateur à travers le « public », ou « l’opinion publique » dont on parle constamment dans le récit, et qui pèse fortement dans le déroulement de ce dernier. La vérité perds alors de sa puissance face aux élucubrations des médias. Le personnage de Ben Affleck décidant alors de rentrer dans le jeu comprenant à travers son avocat que la bataille est à gagner sur la place publique et pas auprès des policiers. Il est ainsi forcé de devenir un monstre manipulateur pour survivre dans un monde ou l’image publique est la seule vérité. C’est la le premier niveau de subversion offert par Gone girl, véritable pamphlet contre le système des médias américains et leur besoin d’injecter de la fiction à rebondissement dans des affaires dont ils ne connaissent que les apparences.

Gone Girl (1)

What are you thinking? What are you feeling? What have we done to each other? What will we do? (A quoi tu penses ? Qu’est ce que tu ressens ? Qu’est ce qu’on s’est fait l’un à l’autre ? Qu’est ce qu’on va faire?)

Gone girl s’attache ainsi toujours à nous mentir pour nous montrer que ce que nous voyons n’est qu’une illusion. Mais ne se focaliser que sur ce jeu des apparences dans Gone girl est une erreur, le film est en effet bien plus riche quand il en vient à dépeindre l’intimité réelle du couple, celle que nous seuls spectateurs connaissons et que médias, avocats ou policiers ne peuvent percer. C’est dans ce tableau du mariage que peint Fincher que le film est véritablement subversif. Qu’est ce que le mariage si ce n’est un simple « deal » entre deux personnes, une tentative désespérée de confiance mutuelle. Fincher prend soin de travailler cette institution chère aux américains dans ce qu’elle a de plus intime à l’image du premier plan du film qui reviendra à la fin: la femme sur la poitrine de son mari, reposée, insouciante levant les yeux vers lui qui se demande intérieurement ou ils en sont et qu’est ce qu’ils vont bien pouvoir faire. La dernière partie du film est d’un cynisme sans fond, le style sobre et mesuré de Fincher amplifiant la folie des événements en leur donnant une allure « normale ». On en vient presque à rire devant l’horreur du dénouement à la fois désabusé et d’une logique implacable. Gone girl ne déçoit donc pas et mérite amplement son succès. David Fincher confirmant sa forme retrouvée dans un film qui compte parmi les plus sombre et désespéré de son auteur.

Loris Hantzis.

Gone Girl (2)

The homesman – Tommy Lee Jones (2014)

« Si vous tournez le dos à ces femmes, vous serez maudits ».

Presque dix ans après Trois enterrements, le premier film majeur de Tommy Lee Jones derrière la caméra, il nous revient cette année avec The homesman précédé depuis Cannes d’une réputation en demi-teinte, beaucoup jugeant le film extrêmement déstabilisant. En abordant le western frontalement la ou son précédent film s’en dérobait plus ou moins, Jones prends en effet tout le monde à revers. Le montage est nerveux, l’action dense, la musique omniprésente et l’horreur côtoie souvent l’humour le plus impromptu. On est donc loin du ton lent et âpre de son premier film et des derniers grands jalons du western contemporain que sont Impitoyable ou L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, fables contemplatives et crépusculaires. Contant l’aventure d’une fermière esseulée se portant volontaire pour emmener trois femmes devenues folles de leur Arkansas jusqu’au lointain Iowa, le film est une nouvelle variation du road-movie comme pouvait s’y assimiler le film précédent du réalisateur même si la teneur des événements et le ton général des films particulièrement désespérés s’accorderaient mieux sous le terme de « marche funèbre ».

En effet, The homesman est empreint par la mort. Elle est partout. Ces trois femmes, présentées par des flash backs terrifiants, ont perdus la raison face à l’absurdité de la mort : l’une devant celle de ses enfants emportés par la maladie, l »autre devant celle de sa mère qu’elle voit en fantôme et la dernière par celle de ses bêtes scellant sa pauvreté. Mary Bee, le personnage interprété par Hilary Swank va alors devenir cette être comme incarnée dans une mission divine, absorbant la douleur de ces femmes détruites et leur accordant une affection sans borne. Comprenant ce qu’est qu’être mise au ban de la société – non mariée, elle est à cette époque aussi marginale que ces femmes atteintes d’un mal qu’on ne comprend pas – elle va transcender son voyage en un acte christique qui l’emmènera au bord du précipice de la raison et de la vie. Sa quête n’étant ainsi jamais initiatique mais plutôt contre-initiative (comme l’auteur Pacôme Thiellement la définit concernant le voyage de l’agent Cooper dans Twin Peaks). Son périple est une course en avant vers rien, une marche funèbre qui va confronter ses acteurs à leurs peurs et leurs contradictions le plus profondes.

« – Tu ne la veux pas, pas dans cet état. – Elle peut écarter les jambes non ? ».

Face à la pureté d’un tel être, on se demande qui sera le « homesman » du titre, littéralement « l’homme fiable ». Jones est un voleur, un tueur et est obnubilé par l’argent. Et les autres hommes du film ne sont que des faibles, du prêtre aux maris. Tous cruels, violents et lâches, ces hommes agissent comme un contrepoint à ces femmes qui acquièrent une sorte d’innocence dans leur folie, devenant comme sacrées à mesure qu’elles reviennent en enfance. Difficile ainsi de ne pas voir dans The homesman un véritable pamphlet féministe ou tout du moins une célébration d’une certaine féminité. Une féminité bien particulière qui peut être résumée dans les premières minutes du film : Mary Bee laboure le champ habillée en grande robe, puis elle fais la table et se coiffe soigneusement avant de pomper énergiquement l’eau d’un puits. Tous les habitants l’admettent, elle vaut autant qu’un homme au travail, mais le personnage n’en garde pas moins une sensibilité toute féminine. Conférant presque à une vison symbolique de la femme en tant qu’être pur, puissante mais toujours femme, rejoignant sur ce point le Breaking the waves de Lars von Trier, la transgression sexuelle de cette pureté sera lourde de conséquences pour Mary Bee. Elle incarne cette nonne sublime, luttant dans un monde hostile pour préserver ses sœurs. Dans cette optique on pense évidemment à Ms. 45, le chef d’œuvre d’Abel Ferrara ou la femme devenait aussi cet ange purificateur dans un monde noyé dans le péché des hommes. Les folles deviennent des réceptacles de vertu qu’il va falloir défendre coûte que coûte. C’est ainsi que nous découvriront qui est le « homesman », qui va se faire vengeur, justicier splendide et destructeur.

Les plaines désertiques ne fascinent ainsi pas Jones comme elles fascinaient Andrew Dominik, ici ce sont les habitations et les gens disposés avec soin dans ces paysages qui intéressent le réalisateur. Comme de petits points sur un gigantesque tableau, les hommes dans The homesman sont comme voués à la folie dans ces plaines dans fin, rendant leur présence si absurde. De véritables tableaux peuplent ainsi le film, cadres extrêmement travaillés dans une fixité rappelant le Barry Lyndon de Kubrick. Vibrant de tout son long d’une folie semblant inhérente à l’homme, capable de tout, surtout du pire mais aussi et alors qu’on s’y attends le moins, du meilleur. C’est cette humanité qui surgit de nul part qui intéresse Jones. Quand le « homesman » se dévoile enfin et se fait purificateur des hommes, incarnant l’Humanisme le plus beau malgré toute l’horreur de sa nature d’homme. Alors oui, The homesman est un film déstabilisant, un western unique à la fois violent et cruel, beau et drôle. Mais c’est surtout un film qui joue d’un symbolisme avec tellement de finesse qu’il parvient à ne jamais devenir pesant ou facile et permet au spectateur de projeter une multitudes de lectures sur un récit qui reste malgré tout extrêmement fluide et simple. C’est en gardant son propos sous-jacent que le film tient toute sa force et se hisse au niveau des tout meilleurs westerns que le cinéma ai connu.

Loris Hantzis.